La Page Blanche 469
La Page Blanche



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La page blanche
 

La page blanche lorsque les rendez-vous de traitement cessent, lorsque les rencontres avec les médecins s’espacent, que reste-t-il? Nos proches reprennent leurs rôles, mais nous?

Je me suis réveillée un matin avec un vertige. Oh qu’il était immense ce vertige! Je croyais que les montagnes russes étaient finies, mais j’étais en haut d’une immense chute. Elle n’était certainement pas plus grande que la première, mais je ne voyais simplement pas où elle allait contrairement aux précédentes. Je sentais que j’allais tomber. Tomber pour retomber enfin sur mes pieds? Probablement. Mais mes pieds sur quoi? Un sol encore instable? Un sol fertile? Un sol dans le désert? Dans le vide?

J’avais l’impression que plus personne n’était là pour moi. Ma mère faisait son retour progressif au travail, mon conjoint commençait enfin à prendre du temps pour lui, panser ses plaies à lui aussi. Mes amies ne sentaient plus l’urgence d’être aussi présentes. Je sais que tout ce monde- là était encore là, mais je ne les voyais plus. Je me sentais entourée d’un épais brouillard.

Ce matin-là, j’ai fait ce qui a toujours été naturel pour moi. Écrire. J’ai pris le temps d’écrire pour moi, pour mon amie avec qui nous échangeons de vraies lettres. Je me suis plongée au plus profond de mon âme.

J’ai réalisé que ce matin-là était le premier où j’avais le droit de décider de ce que je ferais. Je n’étais plus à la merci des horaires d’hôpitaux, des traitements ou de mes symptômes. C’était le premier matin où je pouvais décider ce que j’avais envie de faire réellement. J’avais un niveau d’énergie correcte, pas vraiment de douleurs physiques qui me limitaient. Enfin, une journée où j’étais libre. Aucune obligation, aucune pression, aucune limitation. 

C’était enivrant. Mais tellement déstabilisant. La meilleure façon de l’expliquer a été de parler de page blanche. À peu près tout le monde a vécu ce phénomène, au moins à petite échelle. Avoir plein de choses à dire, mais ne pas savoir par quel bout commencer et simplement bloquer. Je l’ai souvent expérimenté, autant en dessin qu’en écriture. Je savais donc quoi faire. Commencer par quelque chose de banal, pris au hasard et en fin de compte cela ne restera surement pas le vrai début. Se mettre dans l’action. Mais lorsque cela fait presqu’un an que l’on est dans l’être, que l’on a appris à être pour survivre, comment revenir au faire?

Je ne peux même pas vous dire par quoi j’ai commencé, je ne m’en souviens pas. Mais je sais que j’ai commencé après avoir bien compris ce que je vivais grâce aux mots. J’ai aussi pris le temps de remercier la Vie de cette chance immense. Vous qui n’êtes pas malade, réalisez-vous votre chance de faire chaque jour ce qui est important, ce qui est bon pour vous? Je ne sais pas si je le réalisais avant de manière quotidienne, mais je sais que maintenant, même 1 an après, j’en suis consciente  chaque jour!

Pendant plusieurs semaines, je me suis réveillée le matin en me disant que j’étais chanceuse d’être en vie. Ouvrir les yeux, voir la lumière qui m’entoure était tellement agréable. J’en profitais et j’avais envie de danser de joie. Mais je ne serais pas honnête si je disais que c’est toujours beau. Réapprendre qui on est n’est vraiment pas facile. Réapprendre ce qui nous porte, ce qu’on aime, ce qu’on veut faire c’est tout un travail, mais un travail qui en vaut la peine. Cela s’applique au concret, par exemple maintenant j’adore la bière que je n’ai jamais pu apprécier avant. Mais mon corps ne veut plus que je mange des œufs! Et cela s’applique aussi à notre personnalité à notre essence; mon échelle de valeurs a été modifiée, mes plans de vie aussi, ma manière de réagir à certains comportements des autres aussi a évolué. 

Certains aspects de ma personnalité me font encore la vie dure.  Certaines choses ne changent pas! Je travaille encore pour être moins dure avec moi. M’en vouloir quand j’ai un “bugg” de cerveau (chemobrain) ne m’aide pas! Reprendre la forme physique ne se fait pas en un claquement de doigts! Et la vitesse de notre progression n’est pas en fonction de nos efforts nécessairement; faire deux fois plus de sport ne nous fait pas aller deux fois plus vite! J’essaie d’être la plus bienveillante possible et de m’aimer le plus possible pour que toutes ces étapes se passent du mieux possible. Et oui, je finis par remonter la pente. Mais dans mon cas, cela n’a pas du tout été une ligne droite!

Ma curiosité reste un de mes traits de personnalité le plus important et le plus précieux en ce moment! La curiosité me permet de sincèrement m’observer et de me voir aller. Elle me donne la force de remettre en question tous mes dogmes et de réapprendre avec curiosité s’ils sont encore vrais. Elle me donne le droit d’expérimenter de nouvelles choses, de sortir de ma zone de confort pour réaliser mon plein potentiel. 

Alors, explorez vous aussi qui vous êtes maintenant et donnez la permission et l’espace nécessaire à vos expérimentations (et à celles de vos proches).
 

Marie-Noëlle Séguin-Grignon


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Blogue Au-delà du rose 30/01/2020

Commentaires

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Lynny Lynny Mar '20
Marie-Noëlle, j’ai apprécié ton témoignage et il a résonné en moi. En effet, après tout ça un grand vide! Restructurer sa vie avec les limites physiques, ne plus être la personne investie dans un travail exigeant! Ouf! Rebâtir un nouveau quotidien. J’y travaille. Merci!
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