Mon Cancer, Non? Une Part De Moi, Oui!  |  par Marie-Noëlle 483

Mon Cancer, Non? Une Part De Moi, Oui! | par Marie-Noëlle

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On refuse souvent de dire “mon” ou tout autre pronom possessif lorsque l’on parle du cancer. Il ne nous appartient pas, on ne veut pas qu’il soit là, il n’est pas le bienvenu. On veut qu’il parte. Mais pour moi, cette perception de la chose a toujours sonné faux, peut-être à cause de ma formation académique en immuno-oncologie ...
 

Pour moi, chacune de mes cellules est importante. Je les vois comme une grande équipe. Ensemble, elles forment un tout. Ensemble, elles font que j’existe. Je le vois un peu comme dans la notion bouddhiste: chaque petite entité fait partie du tout, de l'entièreté, mais cette entièreté se retrouve aussi dans chacune de ces petites parties. J’ai appris à les chérir et à les aimer, individuellement et en tant qu'entité.
 

Pendant ma formation biomédicale, j’ai réalisé à quel point cette définition concorde avec le principe du code génétique. Saviez-vous que chaque cellule possède les informations permettant toutes les fonctions biologiques codées dans la grande bibliothèque complète de l’ADN? C’est comme une banque d’information qui permet à toutes nos cellules aussi différentes soient-elles, de faire leur travail. Cependant, elles ont le droit de n’utiliser qu’une petite partie chacune. Par exemple, les cellules de glande mammaire auront accès aux informations pour répondre aux hormones pour s’activer s’il y a une grossesse, par contre, les cellules du coeur n'utilisent pas ces informations, mais celles permettant de réagir au stress afin de contracter plus vite et permettre au coeur d’ajuster le mouvement de sang en cas de besoin.
 

Chaque fois qu’une cellule se divise pour que l’on puisse grandir ou pour réparer notre corps, elles ont la tâche ardue de copier toutes ces informations et de les séparer dans les deux nouvelles cellules identiques. C’est certain que recopier des milliers de livres des millions de fois au cours de notre vie mène parfois à des erreurs ... Parfois, les cellules oublient un livre (une petite portion d’ADN), parfois, elles le copient en double, parfois, il y a une faute de frappe quelque part ... La plupart du temps, la cellule peut continuer à faire son travail, car elle comprend quand même le sens des livres importants pour elle.
 

Mais parfois (et cela arrive plusieurs milliers de fois par jour), l’erreur est trop grande, la cellule prend accès ou perd l’accès à des livres de la bibliothèque. Cela modifie sa personnalité, son identité et cela peut la rendre malade aux yeux de l'entièreté du corps humain. Toutes ces modifications sont les mutations. Dans le cas du cancer, souvent la première erreur permet à la cellule d’avoir accès aux informations lui indiquant comment se diviser sans arrêt, même si le besoin n’y est pas (masse bénigne ou précancéreuse), augmentant la probabilité qu’il y ait une erreur plus grave. Un autre scénario est celui où l’erreur se trouve dans les systèmes qui sont responsables d’effectuer les copies et vérifier le travail de la photocopieuse, menant à un nombre accru d’erreurs puisque la photocopieuse fait des copies avec des erreurs (c’est le cas des mutations du gène BRCA).
 

Mais bref, les modifications de ces cellules ne sont jamais voulues. Je ne sais pas comment vous réagissez lorsque quelqu’un que vous aimez fait une erreur, mais moi je déclenche une vague d’amour, de compassion, de présence et d’écoute. Car on fait tous des erreurs, l’important c’est ce que l’on décide de faire après. Et comme j’aime chacune de mes cellules et qu’elles sont moi, j’applique ces principes encore plus fortement, car comme Josée Boudreault me l’a si bien appris; “sois ta meilleure amie”!
 

Mais dans notre corps cela ne se passe pas comme ça ... Ces cellules fautives se sentent souvent si mal qu’elles n’arrivent plus à fonctionner et se suicident (on appelle cela l’apoptose, la mort cellulaire programmée). Si elles sont trop excitées et ne le font pas, les cellules du système immunitaire qui patrouillent  sans arrêt le corps vont alors assez vite lui dire qu’elle doit cesser ses folies, ou elle mourra. Nos polices du système immunitaire vont même parfois jusqu’à donner “un baiser de la mort” à la cellule fautive! Le court contact va alors activer ses processus de mort à son insu, contre son gré, menant à son élimination, pour le bien général du groupe. Ces systèmes assez draconiens nous sauvent de bien des problèmes au quotidien, et ce dans presque 100% des cas. Cette peine de mort survient à tous les instants dans notre organisme pour maintenir l’ordre (notre santé). Mais parfois, notre système est fatigué, ou il a d’autres choses à gérer, ou nos comportements augmentent le taux d’erreur dans notre corps (soleil, inactivité, malbouffe, produits toxiques, etc.). Et  la police fait moins bien sa job…
 

Chaque type de cancer a une durée de temps variable entre la première erreur non corrigée et le diagnostic. Il est certain que nous avons besoin de plusieurs mutations successives. Certains disent qu’il y en a au moins 6. Cela varie probablement d’un cas à l’autre, mais il y en a plusieurs, c’est certain. Dans le cas du type de cancer agressif du sein que j’ai eu, l’on croit que c’est autour de 5 ans. Dans mon cas, cela a énormément de sens, puisque 5 ans avant, j’étais en burn-out. Les mois qui ont précédé, mon corps m’a donné plein de signaux, mais je n’étais pas à leur écoute. J’ai continué à brûler mon corps, et mon système immunitaire. Il était tellement faible que j’ai eu une succession de rhumes, de sinusites, de migraines ophtalmiques, d'acouphène, de chutes de pression et même une crise de zona…  et cela à 25 ans!
 

Coïncidence ou pas, je ne le saurai jamais. Est-ce que cela a simplement accéléré les choses, ou complètement changé l’histoire de ma vie? Je ne le sais pas, mais c’est ma vie. J’ai fait des erreurs, comme tout le monde, et l’important c’est que j’ai énormément appris et que cet évènement a forgé la personne que je suis, que j’aime profondément. Je ne suis pas une cellule dans un système sans le droit à l’erreur, je suis chanceuse, je suis humaine. J’ai donc continué à vivre, avec des outils et des cicatrices à l’âme et au corps. Et j’ai voulu remercier la vie et mon corps en le traitant au mieux de mes connaissances. J’étais vraiment en forme 5 ans plus tard au moment de mon diagnostic. Mais la cellule qui avait fait une erreur et échappé au système de “justice” avait continué à progresser, à se cacher de la police et à gagner une soif de vivre … et à se multiplier sans cesse créant une communauté de cellules comme elle qui menaçait la survie de mon corps!
 

J’ai donc dû, avec l’aide de merveilleux médecins, bombarder mon entièreté, d’abord chimiquement. Puis, on a charcuté la zone pour enlever de moi les possibles cellules fautives restantes et on a bombardé radiologiquement aussi, au cas où l’une d’elles, si bonne pour se cacher, serait encore là! Tout cela a porté ses fruits et je vais bientôt atteindre les 2 ans sans traces du cancer. :)
 

Mais vous avez bien lu, c’est mon entièreté qui a souffert, toutes les cellules ont été malmenées, elles ont payé pour leur erreur d’avoir laissé l’une de leurs pairs virer folle comme cela! Alors, chaque fois que je m'entraine et que je sens les ligaments, les muscles, la peau qui ne réagit pas “normalement” dans cette zone, chaque fois que je me lave et que je passe sur ma cicatrice où il y a de la dureté, un creux, une différence; chaque fois que je suis essoufflée et que j’ai un signe de mes poumons qui ont perdu une partie d’eux seulement parce  qu’ils sont sous mon sein... Et  bien chacune de ces fois je déclenche une vague d’amour, de compassion, de présence et d’écoute, comme pour ceux que j’aime! Et je ressens un vide, un énorme vide de ces cellules qui n’y sont plus. Oui, je vis un deuil de ces cellules, qui ont seulement fait des erreurs, comme vous et moi, et qui ont été punies bien suffisamment.

En plus, physiquement et psychologiquement d’autres parts de moi sont parties avec elles et je dois aussi faire le deuil de ces choses-là. Je suis heureuse que ces cellules cancéreuses n’y soient plus, car elles n’étaient plus saines ni compatibles avec la vie, mais elles étaient tout de même une part de moi. Non elles n’étaient pas “mon cancer”. Je ne les avais pas souhaitées, je ne les avais pas provoquées, je ne les avais pas invitées, mais quand même elles étaient une part de moi.

 

 

Marie-Noëlle Séguin-Grignon


 

Illustration; Émilie Proteau-Dupont



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Blogue Au-delà du rose 29/04/2020 3:33pm EDT

Commentaires

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4 Commentaires
Marianne Marianne Jun '20
Merci, Marie-Noëlle, pour ce doux message, ligne de pensée à laquelle j'adhère.  Je souhaite que l'oncologue me soigne avec douceur malgré cette agression... 
 Quel beau message,j'ai adorée la visualisation de ton texte. Santé à toi.
 
Vava Vava Mai '20
Wow! J'adore et je m'appropri ta façon de voir tout ça!😉 
Kiki69 Kiki69 Mai '20
Un texte instruisant et inspirant! J’adore!
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