La Colère | par Marianne 500
La Colère | par Marianne
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Je devais avoir 8 ans quand ma mère a reçu son diagnostic de cancer du sein. Je me souviens de peu de choses de cette époque. Je me souviens avoir vu mon père, qui ne savait que faire du barbecue et cuisiner des œufs, devenir un cordon bleu sous la supervision de ma mère. Je me souviens de la poire au bout du drain, sous l’aisselle de ma mère, à la suite de son opération. Je me souviens de la tension dans la famille qu’il y avait pendant un certain temps devant la crainte que ma mère ne s’en remette pas. Je me souviens qu’elle me demandait de ne pas en parler à l’école.  Je me souviens que des bouts de ce cancer-là…

Puis, à mes 21 ans, on apprend que son cancer récidive.  Cette fois-ci, je me souviens de tout, mais c’est principalement la colère qui me reste en mémoire de cette expérience. Alors qu’elle semblait à nouveau pouvoir passer au travers, son foie est finalement atteint au bout d’un peu plus d’un an. Ma mère, qui vivait à peu près normalement jusque-là, a commencé à maigrir à vue d’œil et à perdre son autonomie, ayant ainsi du mal à s’alimenter.

Pour nous, ce revirement de situation s’est fait rapidement. Les médecins, de leur côté, nous disaient qu’ils étaient surpris que cette réalité ait pris autant de temps à arriver. Mon père, mon frère, ma sœur et moi avions donc identifié des stratégies de relais afin de nous occuper de ma mère et ainsi la garder à la maison. Mon père travaillait de soir à cette époque, il pouvait donc s’occuper d’elle durant la journée, et nous, les trois enfants, prenions le relais le soir à tour de rôle puisque nous n’habitions plus avec eux et travaillions durant la journée. Préparer les repas (devoir adapter chaque recette dans l’espoir que son corps ne rejette pas la nourriture), aider ma mère au bain, l’aider à se déplacer jusqu’aux toilettes, veiller sur elle comme une infirmière en utilisant le téléphone sans fil comme une sonnette d’hôpital pour nous indiquer qu’elle avait besoin d’aide dans sa chambre et faire un brin de ménage pour alléger mon père. Voilà à quoi ressemblait notre quotidien.

Le seul moment où je sentais que je pouvais quitter mon rôle d’infirmière, c’était au moment du coucher de ma mère. Je m’étendais à ses côtés, comme quand j’étais enfant et je lui faisais part de mes problèmes, de ma semaine. Je redevenais sa fille et elle, ma mère. Elle m’aidait à résoudre mes soucis. Je m’en voulais de lui parler de mes trucs futiles alors qu’elle vivait tellement plus, mais elle m’assurait que ça lui faisait du bien de pouvoir penser à autre chose de ce qu’elle vivait.


C’est la colère dont je me souviens le plus, car j’étais en colère contre le corps de ma mère qui la trahissait et qui l’obligeait à dépendre de nous pour la veiller telles des infirmières à domicile. La colère contre ma mère d’avoir l’impression qu’elle abandonnait. La colère d’avoir l’impression qu’à chaque nouvelle discussion avec les médecins le temps qu’on m’allouait avec elle était toujours plus court qu’annoncé la fois précédente. La colère envers les membres de la famille éloignés, qui trouvaient à critiquer les sacrifices que ma famille et moi faisions pour nous occuper de ma mère à tour de rôle. Comme si ce n’était jamais assez. La colère contre moi-même, de ne pas avoir compris plutôt ce qui se passait et d’avoir ainsi manqué plusieurs occasions à profiter de sa présence, convaincue qu’elle serait toujours là demain et la semaine prochaine…

La colère a longtemps fait partie de mon paysage durant cette expérience et durant une bonne partie de mon deuil. Aujourd’hui, je suis contente d’avoir réussi à faire la paix avec elle.
 

Marianne B.

 
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Blogue Au-delà du rose 03/09/2020

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1 Commentaires
Merci Marianne de vous êtes ouverte à nous. En tant qu'aidante, je me reconnais certaines émotions que j'ai aussi ressenties même si mon histoire est tout autre. Votre mère a été très chanceuse de vous avoir tous auprès d'elle. Vous êtes un bel exemple pour notre société. 

C'est sûr que la petite fille en vous doit avoir beaucoup souffert de voir partir votre mère si tôt. Vous êtes une femme forte car faire la paix c'est pas facile du tout.

Merci sincère pour le partage.
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